J'ai oublié la forêt
ses géants bruissants aux grands pieds enterrés
nés du vent et de la terre,
lançant leurs bras comme des crochets
agrippés au néant au vertige au-dessus
leurs doigts jouant de la lumière
vibrant d'une attente patiente
inconnue des hommes...
J'ai oublié le désert
hermétique voluptueux rythmique
le brutal Hoggar brûlant l'espoir
les mirages tremblants d'oasis rêvées
les étoiles intenses amassées entassées sur nos têtes
comme les grains de sable sous nos pieds
et ce ciel concentré écrasant l'orgueil
comme un scorpion...
J'ai oublié l'océan
les vents brisants affolants
les chants profonds des baleines
l'envoûtement des sirènes
les dauphins dansants
les grands oiseaux braillards,
mendiants arrogants drolatiques
les voiliers angéliques
les masses d'eau grondantes perturbantes
ondulantes
extatiques...
J'ai oublié le pôle sud le pôle nord
la banquise émouvante
la vastitude glacée étincelante
les traîneaux éreintés
les géants blancs immobiles
imperceptiblement vivants
les majordomes rassemblés tassés
dans la bise hurlante
impassibles
leurs petits sur les pieds
Puis l'aurore boréale d'une beauté sidérante,
le retour du soleil, le ciel parfait
enfin clément...
J'ai oublié la montagne
ses élans stridents, ses tragiques déchiquètements,
ses ruisseaux cahotants ou faméliques,
son couronnement blanc,
son abdication grise, chaotique
J'ai oublié les champs les saisons fantasques,
les moissons mécaniques
les fleurs philanthropiques
souriant du simple plaisir d'exister d'être aimées
j'ai oublié l'orage bienfaisant content de lui
tournant dans les blés affolés
et sitôt englouti
J'ai oublié la terre, la lune et son tournis
les continents les mers les astres et l'infini
j'ai oublié l'ombre et la lumière les couleurs
le noir le blanc le gris
j'ai oublié immensément le grand
intensément le petit
J'ai oublié les cités
les tours nobles, prestigieuses
et celles déchues exilées
les marchés les marchands,
les modestes quartiers, les brillants,
les avenues palpitantes agitées hurlantes
la foule pressée excitée excitante
frémissante angoissée...
J’ai oublié les mendiants
ignorés repoussants repoussés,
les rues désertes qui regardent passer
en alerte
le promeneur solitaire
avec son chien - son corollaire
J'ai oublié le temps,
j'ai oublié les gens,
j'ai oublié leurs sourires,
leurs larmes
leurs colères
leurs espoirs
leurs folies
j'ai oublié ma mère mon père
mon ami mes enfants
mes amis mes parents
mes voisins mes ennemis
j'ai oublié
les compagnons de route
l'espoir la lutte le doute le plaisir
et d'oubli en oubli
j’ai oublié qui je suis
et puis indifférente
la vie m'a oubliée
aussi...