"Les Chants de Maldoror" 1868
d'André Ducasse /Lautréamont
Chant Premier / strophe 1
Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu'il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison; car, à moins qu'il n'apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d'esprit égale au moins à sa défiance, les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme comme l'eau le sucre.
Il n'est pas bon que tout le monde lise les pages qui
vont suivre;
tout le monde ne peut pas accepter de goûter ce fruit amer
et à force raison en ce siècle plus tourmenté que jamais par
le durcissement inquisitorial des croyances et philosophies
religieuses
quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger.
Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans
de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière
et non en avant. Écoute bien ce que je te dis :
dirige tes talons en arrière et non en avant, comme les yeux
d'un fils qui se détourne respectueusement de la contemplation auguste de la face maternelle; ou, plutôt, comme un angle à
perte de vue de grues frileuses méditant beaucoup, qui, pendant l'hiver, vole puissamment à travers le silence, toutes voiles
tendues, vers un point déterminé de l'horizon, d'où tout à coup
part un vent étrange et fort, précurseur de la tempête.